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Chromatic River — une ville qui répond à vos accords

Canaux, fantômes, degrés justes et couleurs perceptuellement homogènes : la théorie derrière le second visage synesthésique du piano

Chromatic River — une ville qui répond à vos accords

Pendant que Rainbow Journey construit une vallée arc-en-ciel, un second projet explore la même question — transformer le piano en paysage — avec une esthétique et des choix théoriques différents : Chromatic River, une ville vénitienne à l'aube, traversée par un canal que l'on remonte en jouant.

Ce billet reste volontairement à l'écart du code : il décrit ce que le monde signifie musicalement, pas comment il est construit.

Le principe : le piano fait le son, l'écran fait le sens

Chromatic River ne produit aucun son. Le piano — réel ou virtuel — reste l'unique source sonore ; l'écran ne fait qu'interpréter, en couleur, en forme et en mouvement, ce qui est joué. C'est un choix explicite et non négociable du projet : rien ne doit laisser croire que le logiciel « fait de la musique » à la place de l'instrument.

Le joueur avance dans un canal, à bord d'une gondole, pendant qu'il joue. Chaque note laisse une trace dans l'eau ; chaque intervalle joué colore la transition entre deux notes ; des bouées fantômes indiquent, sur le canal et sur le clavier, les prochaines notes plausibles.

Des couleurs pensées pour l'œil, pas pour le code

Le choix le plus visible du projet est sa palette de couleurs. Plutôt qu'une simple répartition de teintes autour du cercle chromatique (une approche HSL classique, où le jaune et le cyan « explosent » alors que les bleus s'éteignent), Chromatic River répartit ses douze couleurs de note en OKLCH — un espace où la clarté et l'intensité perçue restent constantes tout au long du cercle. Concrètement : chaque classe de hauteur (Do, Do♯, Ré...) obtient une teinte qui a la même luminosité et la même « force » visuelle que les onze autres. Aucune note n'est visuellement plus criarde ou plus terne qu'une autre par accident de la roue des couleurs.

C'est un détail qui ne se remarque qu'en son absence : sans cette correction, une gamme jouée produirait une bande de couleurs inégale, où certaines notes « sautent aux yeux » plus que d'autres sans raison musicale. Avec elle, la variation perçue suit ce que l'on joue, pas les défauts d'un modèle colorimétrique.

L'octave, un intervalle à part entière

Un des ajustements théoriques les plus importants du projet concerne l'octave. Dans un calcul naïf, jouer Do4 puis Do5 revient à jouer deux fois la même note — un unisson, modulo douze demi-tons. Or ce n'est pas la même sensation : monter d'une octave n'est pas rester sur place, c'est le même lieu vu de plus haut.

Chromatic River traite donc l'octave comme un treizième intervalle, distinct de l'unisson, avec sa propre émotion (« Envergure » dans le preset chaleureux, « Élévation » dans le preset nocturne), sa propre couleur, et son propre glyphe. Un Do4 → Do5 ne redonne jamais l'étiquette « Ancrage » de l'unisson : la théorie suit ici l'intuition musicale plutôt que l'arithmétique modulo 12.

Des degrés qui ne trichent pas avec les gammes courtes

Autre correction discrète mais essentielle : le nom d'un degré (tonique, tierce, quinte...) ne doit pas dépendre de sa position dans la liste des notes d'une gamme, mais du nombre de demi-tons qui le sépare réellement de la tonique. Dans une gamme pentatonique majeure, la quatrième note de la liste se trouve à sept demi-tons de la tonique — c'est une quinte, pas une quarte, même si elle occupe la quatrième place. Une seule table de douze libellés, indexée par demi-ton et non par position, suffit alors pour la majeure, la mineure naturelle, le dorien et les deux pentatoniques, sans avoir à en fabriquer une par gamme. Le clavier peut ainsi afficher un chiffre romain juste (I, ♭III, V...) quelle que soit la gamme choisie, y compris quand la tonique tombe sur une touche noire.

Des fantômes qui parlent par leur taille, pas seulement par leur position

Les candidats pour la note suivante sont classés — pas simplement listés. Un petit nombre d'entre eux (les plus pertinents, selon leur rôle dans la gamme, leur proximité, la tension de l'intervalle et une recherche de diversité entre les familles d'intervalles) sont marqués comme « forts » : ils apparaissent nettement plus gros, avec un halo et une pulsation, sur le canal comme sur le clavier. Les autres restent discrets, en filigrane, sans animation.

Cette hiérarchie visuelle a un objectif simple : ne pas noyer le joueur sous quatorze ou quinze suggestions d'égale importance, mais faire ressortir un petit nombre de pistes réellement utiles, sans jamais empêcher de jouer autre chose.

Treize familles de glyphes différents (un par intervalle, plus un pour l'octave) accompagnent ce classement, pensées pour se distinguer par leur forme — stable, tendue, ouverte — et pas seulement par leur couleur, de façon à rester lisibles même à la distance à laquelle on joue, les yeux davantage sur les mains que sur l'écran.

Deux ambiances, deux vocabulaires émotionnels

Le monde propose deux préréglages d'ambiance : « Aube », chaleureux et contrasté, et « Nocturne », plus froid et brumeux. Chacun attribue ses treize émotions (les douze intervalles plus l'octave) avec son propre vocabulaire — « Frottement » ou « Frisson » pour la seconde mineure, « Joie » ou « Lueur » pour la tierce majeure — et sa propre intensité de tension harmonique.

La direction du mouvement compte aussi : descendre d'un intervalle assombrit légèrement sa couleur plutôt que de la garder identique à la montée. Le monde ne se contente donc pas d'associer une teinte figée à un intervalle ; il nuance cette teinte selon le sens du geste musical.

Un tableau qui garde une mémoire de la phrase

Le canal conserve les traces des notes jouées, et un panneau de statistiques affiche en direct les enchaînements les plus fréquents — quelle paire de degrés, dans quel sens, combien de fois. Ce n'est pas un score de performance : c'est un miroir de ce que l'on vient de jouer, pour reconnaître ses propres habitudes de jeu au fil d'une session.

Une théorie au service du geste, pas d'un tableau de bord

Ce qui relie tous ces choix — l'octave distincte, les degrés justes en toute gamme, les couleurs perceptuellement homogènes, la hiérarchie des suggestions — c'est une même exigence : que la théorie musicale affichée à l'écran corresponde à ce que l'oreille et l'intuition perçoivent réellement, sans raccourci arithmétique qui trahirait la musique pour simplifier le calcul.

Chromatic River et Rainbow Journey partent d'une même intuition — la synesthésie comme fenêtre sur l'improvisation — mais l'incarnent différemment : l'un dans une vallée expressive et modulaire, l'autre dans une ville figée par ses deux ambiances mais d'une précision théorique très soignée. Le prochain billet revient sur ce que ces deux mondes partagent, et sur ce qu'ils proposent, ensemble, comme vision d'un tableau vivant.

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Concepts de cet article

Chromatic RiverRainbowJourneygarde

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