
Deux projets, deux dépôts, deux esthétiques — une même question posée deux fois, par deux chemins différents : que se passe-t-il si l'on rend visible, en temps réel, ce que les mains font sur un clavier ?
Rainbow Journey construit une vallée entre fantasy et science-fiction, modulaire et expressive. Chromatic River construit une ville vénitienne à l'aube, figée dans une direction artistique plus resserrée. Ni l'un ni l'autre ne produit de son : le piano reste le seul instrument, l'écran n'est qu'un miroir. Ce billet ne compare pas leur code — il regarde ce que les deux mondes disent, ensemble, du solfège, de la couleur, de la forme et de l'idée d'un tableau qui vit avec soi.
Le solfège comme grammaire commune, pas comme examen
Les deux projets partent de la même base théorique : une tonique, une gamme, des degrés, des intervalles, des accords. Mais aucun des deux ne transforme cette base en verdict. Rainbow Journey le formule explicitement dans son canon de jeu : le joueur réussit toujours ; le système est un indicateur d'aide et une visualisation, jamais un état d'échec. Chromatic River ne dit pas autrement en pratique : une note hors gamme reste jouée, affichée, coloriée — elle n'est ni bloquée ni signalée comme une erreur.
Cette grammaire partagée — tonique, degré, intervalle, rôle harmonique — est ce qui permet aux deux mondes de « comprendre » la même improvisation sans jamais prétendre juger si elle est bonne. Le solfège y devient un vocabulaire de mise en scène, pas un barème.
La synesthésie : couleur, forme, position, comme trois canaux distincts
Les deux projets encodent la musique sur plusieurs canaux sensoriels à la fois, et c'est sans doute leur point commun le plus profond :
- La couleur porte l'identité de la note ou de l'intervalle. Rainbow Journey propose trois modes de coloration (identité, rôle dans la tonalité, expression personnelle) ; Chromatic River fixe une palette OKLCH perceptuellement homogène et une émotion par intervalle, y compris pour l'octave, traitée comme un cas à part plutôt que comme un simple retour à la case départ.
- La forme porte la famille de l'intervalle. Chromatic River va jusqu'à distinguer treize glyphes différents pour que la tension, la stabilité ou l'ouverture d'un intervalle se lisent visuellement, pas seulement par leur teinte. Rainbow Journey distingue ses suggestions par rôle (repos, appui, élan, suspension, surprise...), un vocabulaire qui joue un rôle assez proche.
- La position et le mouvement portent le temps et la hauteur. Rainbow Journey fixe cette règle en canon : gauche-droite pour la hauteur, profondeur pour le temps qui s'écoule, le passé s'inscrivant dans l'eau. Chromatic River matérialise le même principe autrement : une progression le long d'un canal, des bouées fantômes positionnées latéralement selon la hauteur perçue de la note suggérée.
Trois canaux, deux incarnations différentes, une même intention : ne jamais réduire une note à un seul signal. La hauteur, le rôle, la tension et le temps s'affichent simultanément, comme le fait naturellement l'oreille quand elle écoute une phrase musicale plutôt qu'une suite de sons isolés.
L'émotion comme tendance, jamais comme certitude
Aucun des deux projets ne prétend qu'un intervalle est une émotion. Rainbow Journey construit un vocabulaire de « tendances » avec des indices flous (« souvent », « parfois », un pourcentage jamais précis à la décimale) directement adossé à une recherche bibliographique dédiée. Chromatic River fixe des émotions par intervalle dans ses préréglages d'ambiance, mais en propose deux jeux différents (Aube et Nocturne) précisément pour rappeler que l'association n'est pas unique ni universelle — c'est un choix esthétique parmi d'autres, pas une loi.
Ce sujet est suffisamment central aux deux projets pour mériter son propre billet, entièrement consacré à la manière dont chacun aborde la question — et à ce qu'ils refusent, ensemble, de prétendre savoir.
Le geste musical rendu persistant : une trace, pas un instantané
Dans les deux mondes, une note jouée ne disparaît pas instantanément de l'écran. Elle laisse un sillage, une trace dans l'eau, un ruban qui continue sa route après le relâchement de la touche. Rainbow Journey formalise ce principe sous le nom de « rayon » : la note tenue jusqu'au Note Off, puis sa trace qui demeure dans la rivière. Chromatic River fait de même par ses rubans de canal et ses statistiques d'enchaînements en direct.
Cette persistance change la nature de l'expérience : l'écran ne montre pas seulement la note du moment, il montre la phrase en train de se construire, et la manière dont elle s'inscrit dans ce qui a déjà été joué. Le joueur ne regarde donc pas un clignotant réactif — il regarde un paysage qui se souvient de sa propre improvisation, seconde après seconde.
Vers un tableau vivant qui s'auto-influence
C'est là que les deux projets convergent vers une même ambition, encore en construction dans les deux cas : faire de cet écran non pas un simple retour visuel, mais un véritable tableau vivant — une scène qui change en temps réel selon ce qui est joué, et que le joueur regarde pendant qu'il joue, pas après.
L'idée d'auto-influence tient à cette boucle fermée : je joue une note, elle devient une couleur, une forme, une trace ; je vois cette trace pendant que mes doigts sont encore sur le clavier ; ce que je vois influence, consciemment ou non, la note suivante que je choisis de jouer. Ni Rainbow Journey ni Chromatic River ne fabriquent la musique à ma place — mais tous deux ferment cette boucle entre l'oreille, l'œil et la main, en temps réel, sans latence perceptible et sans jugement.
Le canon de Rainbow Journey pousse cette idée plus loin encore, en visant un triple signal simultané — intensité, émotion de la session, émotion du motif en cours — qui doit colorer l'ensemble de l'affichage à la fois, pas seulement la note qui vient d'être jouée. C'est une manière de dire que l'improvisation n'est pas une suite d'événements ponctuels mais une trajectoire continue, avec une couleur d'ensemble qui évolue avec elle. Chromatic River, de son côté, matérialise une forme plus stable de cette même idée avec ses deux ambiances globales (Aube / Nocturne), qui teintent tout le monde à la fois plutôt qu'une seule note.
Aucun des deux projets ne prétend avoir déjà construit ce tableau vivant dans sa forme complète — l'hologramme de rivière future de Rainbow Journey reste à l'état de vision documentée, et les scores de style restent à naître. Mais la direction est commune, assumée, et documentée dans les deux dépôts : un espace où jouer, c'est peindre, et où regarder ce qu'on peint peut, à son tour, nourrir ce qu'on joue ensuite.
Ce que cette convergence apprend
Deux équipes, deux technologies, deux esthétiques, et pourtant les mêmes trois décisions reviennent : ne jamais transformer la théorie en verdict, encoder la musique sur plusieurs canaux sensoriels simultanés plutôt qu'un seul, et faire de la persistance visuelle — la trace, le sillage, le rayon — le langage principal plutôt qu'un simple effet ponctuel.
Ce n'est pas une coïncidence de mise en œuvre. C'est le signe qu'un même problème, abordé deux fois indépendamment, converge naturellement vers une réponse : un tableau vivant, honnête sur ce qu'il sait de l'émotion musicale, conçu pour se regarder pendant que l'on joue plutôt qu'après.